Voici une histoire sans laquelle toutes les autres histoires n’auraient pas eu lieu. Je l’ai entendue pour la première fois la 3e journée après mon arrivée en tant que stagiaire à la pépinière, en plantant des arbres avec Éric. J’étais ce jour-là très nerveuse et intimidée par toutes ces nouvelles choses auxquelles je devais m’adapter, mais pendant qu’il me racontait cette histoire, qui est aussi l’histoire de l’origine de la place où je venais d’arriver, j’ai oublié d’être anxieuse pour un court moment. Voici comment j’ai compris ce récit à ce moment.

Il était une fois un jeune homme nommé Éric. Il était contracteur en construction, il avait 28 ans et il vivait depuis six mois une profonde tristesse. Depuis que sa deuxième femme l’avait laissé, celle avec laquelle il pensait qu’il pourrait enfin être heureux, il pleurait tous les jours.

Durant les 6 derniers mois, il avait désespérément tenté de trouver une manière de faire revenir sa femme, sans succès. Puis, pour se sortir de son malaise, il avait essayé des psychothérapeutes, des psychanalystes, des diseurs de Bonaventure et même les Témoins de Jéhovah, sans succès; il pleurait toujours.

Un de ses gros clients durant cette période était un temple bouddhiste à Montréal. Ils avaient apparemment embauchés différent contracteurs dans le passé, mais aucun n’avait accepté de se conformer aux coutumes du temple qui étaient d’enlever ses chaussures à l’entrée et de se promener pieds nus à l’intérieur.

Éric avait été le premier à accepter de retirer ses chaussures, et pour cette raison on lui avait donné le contrat. C’était toujours le même moine qui communiquait avec lui et qui lui donnait les instructions sur les projets à faire.

Un jour, dans le creux de sa tristesse, il se rendit au temple pour travailler, mais le moine qui lui donnait toujours les instructions n’était pas là.

Éric était pris au dépourvu, car personne d’autre autour ne parlait français ou anglais. Il arriva à communiquer avec une femme qui lui pointa du doigt les escaliers en lui disant : « Monk up speak French! »

Éric savait bien qu’il n’y avait aucune chance que le moine en-haut, peu importe qui il était, ait l’information dont il avait besoin pour pouvoir effectuer son travail. Il est quand même monté ; il n’avait de toute façon aucune raison de partir à la hâte et certainement rien à perdre, et peut-être qu’il était curieux.

Quand il a cogné à la porte, elle a été ouverte par un certain moine qu’Éric reconnu car il l’avait souvent vu marcher autour du temple. Il avait toujours le sourire aux lèvres et il semblait heureux. Il avait parlé à Éric à quelques reprises, la plupart du temps pour lui offrir un de ses thés au lait condensé, extrêmement sucré.

« Oui? » Lui dit le moine.

« Je suis venu voir si vous aviez du travail pour moi. » dit Éric, sachant parfaitement que le moine n’avait pas de travail à lui donner.

« Je n’ai aucune information au sujet de ton travail », répondit le moine. « mais, es-tu venu ici pour que je t’aide? »

Éric hésita, ouvrit la bouche comme pour s’apprêter à dire quelque chose, s’arrêta, puis répondit : « Non, merci. » Il se retourna et commença à redescendre les escaliers.

À mi-chemin des escaliers, il se retourna.

« Je n’étais pas venu pour ça, mais si vous pouviez m’aider, j’apprécierais. » adressa-t-il au moine, qui était Ajan. Ce dernier invita donc Éric à entrer.

Éric me raconta qu’Ajan avait commencé à lui enseigner en lui posant des questions – des questions simples auxquelles il serait porté de répondre automatiquement, pensant qu’il connait la réponse. Ajan l’averti de ne pas lui répondre instantanément, mais de prendre le temps de vérifier d’abord, d’y réfléchir et d’être certain de sa réponse avant de la donner. Éric ne m’a pas dit quelle était la question ou la réponse la première fois qu’il me raconta l’histoire, seulement que c’était le début pour lui de l’apprentissage de la méditation, même s’il n’en était pas conscient à ce moment.

Un peu plus tard, Éric revint au temple et Ajan lui demanda s’il aimerait prendre un cours de méditation de 10 jours. Encore une fois il hésita, mais comme l’enseignement qu’il avait reçu quelques jours plus tôt l’avait vraiment intéressé, et aussi parce qu’il n’avait rien à perdre, il accepta.

Ajan lui dit que le cours devait avoir lieu dans une pièce vide, tranquille, pas chez lui ou au temple. Il donna à Éric les clés d’un petit appartement qu’il avait loué à Montréal. Il demanda à Éric de s’y présenter à la date convenue, tel un homme mort (une phrase qu’Éric a pris un peu trop littéralement, en arrivant le premier jour avec seulement les vêtements qu’il portait sur lui, aucune valise ou bagage).

Éric me raconta qu’à partir du 3e jour de son cours de méditation, il arrêta de pleurer pour sa 2e femme, et qu’à partir de ce jour, et jusqu’à maintenant, il n’avait plus vécu de tristesse ou ne s’était senti troublé émotionnellement. Je n’arrivais pas à imaginer quel genre d’événement avait pu arriver lors du 3e jour de son cours pour qu’un tel résultat se produise, mais je comprenais que ça devait avoir été quelque chose de puissant.

Plus tard, il me raconta aussi qu’il avait vécu dans un nuage, qu’il avait été profondément dans la lune toute sa vie, jusqu’à ce fameux 3e jour. Il n’était plus jamais retourné ensuite dans cette vision embrouillée de la vie.

Il me raconta aussi qu’après son cours, il avait promis d’aller à un party de Noël. Il regretta plus tard d’y avoir été, et n’y avait pris aucun plaisir. Il voyait maintenant les gens différemment, très clairement, comme si toutes ses expériences précédentes avaient été teintées par des verres fumés qui lui laissaient voir ce qu’il voulait bien voir, mais qui cachaient ce qu’il préférait éviter.

Son cours de méditation changea sa vie complètement, et peu de temps après, il dit à Ajan qu’il allait lui construire un centre de méditation pour qu’il puisse aider d’autres personnes comme lui.

Après qu’Éric me raconte cette histoire, j’ai pris mon courage pour lui demander s’il méditait encore parfois. J’essayais de visualiser ce que cette méditation pouvait bien être pour qu’elle ait pu changer sa vie ainsi.

« Ooui! » Dit-il, puis il ajouta sèchement « Mais la méditation ne fait pas vraiment de sens sans la philosophie. » Je réalisais que j’avais posé une question stupide, mais je ne savais pas vraiment en quoi. Je suis restée silencieuse, puis nous avons continué à planter des arbres.