Presque tout le monde a quelque chose à quoi il s’accroche fermement dans sa vie, sur quoi il compte plus que tout : sa bouée de sauvetage.

Une bouée de sauvetage est souvent une personne, ou un groupe de personnes, sur qui on dépend pour se sentir bien. Naturellement, c’est là où on va quand on a besoin de soutien, quand on se sent déprimé, quand on souhaite se faire remonter le moral.

Comme si on était une voiture sans alternateur. Sans alternateur, la voiture ne pourra pas aller bien loin; elle aura besoin de se faire booster, de se faire recharger, pour pouvoir rouler. Ainsi, après s’être déplacée sur une certaine distance, tôt ou tard, et avoir fait un arrêt ou avoir utilisé sa réserve d’essence, la voiture ne redémarrera pas et aura encore besoin (à part de l’essence) d’être rechargée  pour repartir. La batterie n’a aucun moyen de se recharger elle-même sans un alternateur.

Certaines personnes ont des bouées plus évidentes que d’autres; par exemple, certains ont comme bouée la drogue ou l’alcool, ou quelque chose qui leur donne ce sentiment d’être bien et complet, ce réconfort qui fait que la vie est bonne, mais qui devient difficile à supporter en son absence.

D’autres, par exemple, sont accros au travail et leur bouée est leur emploi.

Certaines bouées sont plus subtiles; elles peuvent être un groupe d’amis, des collègues de travail, des camarades de classe. Inconsciemment, on s’entoure de ceux-ci et en leur compagnie, on est confortables, on est contents de discuter de tout et de rien, de rire ensemble. Leur regard, leur attention et leur approbation sont les éléments clé qui nous font croire que la vie a un sens, qu’on est importants, que notre vie est importante.

Souvent, on prend sa famille en bouée.

Dans mon cas, ma mère était ma bouée. Je me souviens d’avoir été choquée quand j’ai réalisé ça. J’avais toujours été convaincue que je l’aimais plus que tout au monde, qu’elle était la personne la plus parfaite que j’aie pu rencontrer.

Pendant mes premiers mois ici, j’ai réalisé à quel point il était difficile pour moi d’accepter la critique. Plutôt que de prendre la critique comme quelque chose de constructif de quoi je pouvais apprendre, je le ressentais comme un échec absolu, irréversible et complet. Je devenais submergée d’anxiété, dégoûtée de moi-même et désespérée; ce qui n’était pas très aidant pour moi alors que j’essayais de m’améliorer en travaillant sur moi-même! C’est là que j’ai réalisé que toute ma vie, de l’enfance à jeune adulte, je n’avais jamais appris à me corriger, à accepter la critique, à faire face à mes émotions.

Je savais que peu importe ce qui arriverait, peu importe mes choix, peu importe mes humeurs, ma mère serait là pour me rassurer, qu’elle me dirait que je suis bonne, qu’elle me ferait sentir aimée, chère et respectable.

Quand j’étais grugée par l’insécurité, l’anxiété, la culpabilité, elle me remontait.

Le problème avec ce type de relation, c’est que ma mère ne me disait pas la vérité à mon sujet, elle ne m’aidait pas à me corriger. Elle me remontait le moral, me faisait sentir bien, rechargeait ma batterie à court terme.

J’ai réalisé qu’en me donnant cet accès facile au réconfort et à son attention, elle m’aidait à me mentir à moi-même, à me faire croire que même les défauts que je voyais moi-même en moi-même n’étaient pas là, ou n’étaient pas importants, pas un problème. Recevoir une recharge rapide de ma bouée était beaucoup plus facile que de travailler à corriger mes défauts et mes erreurs. Je continuais donc à répéter les mêmes erreurs, et ainsi je demeurais dépendante de ma mère.

Ayant toujours cru que c’était la personne que j’aimais le plus au monde, j’ai été troublée de constater que je que ressentais pour elle n’était pas en fait de l’amour; j’aimais comment elle me faisait sentir : aimée, importante. Ce n’était pas elle que j’aimais, c’était ce que je recevais d’elle. Mon « amour » était ainsi une simple forme d’égoïsme! Elle était ma bouée, et j’avais besoin d’elle.

Il y a cette histoire d’un mendiant qui vivait près de la mer. Chaque jour il mendiait sur le coin de la rue qui menait au quai, attendait le retour des pêcheurs, et lorsqu’il tendait sa main, ils lui offraient parfois un poisson. Ainsi le mendiant se nourrissait, mais il n’avait pas appris à pêcher, et si un jour les pêcheurs ne lui donnaient pas de poisson, il avait faim.

J’ai donc réalisé que j’étais ce mendiant!

Le problème est qu’il est inévitable que nous perdrons notre bouée un jour ou l’autre; inévitable comme la mort, ou comme le courant qui amène la rivière à la mer.

Puis, quand on perd notre bouée, notre vie devient insupportable, parce que soudainement on doit faire face à tous les problèmes (accumulés au cours des ans) qu’on évitait quand on s’accrochait à notre bouée. À ce moment, on se noie dans l’océan parce qu’on n’a jamais appris à nager. Tout ce temps où j’ai utilisé ma mère comme bouée, je n’ai pas appris à faire face à mes peurs, à combattre mon insécurité, régler ma culpabilité. Qu’est-ce que je ferai lorsqu’elle ne sera plus là?

C’est pourquoi on a besoin de devenir une île pour soi-même, de travailler sur soi-même constamment, de se faire face à soi-même, de redresser ce qui est croche, tordu. Puis, en apprenant à nager sans cette bouée, à devenir cette île pour soi-même, on n’a plus besoin de cette recharge, de ce réconfort de l’extérieur. On devient unpêcheur, on construit son alternateur. Voilà pour moi ce qui constitue le travail principal du méditant.